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Rencontre avec l’homme qui a sauvé le tabac cubain

Par supercigare,
le 28 juin 2019

Directeur scientifique de l’Institut de recherche sur le tabac cubain jusqu’en 2014, aujourd’hui retraité, Eumelio Espino a participé au sauvetage du tabac cubain en 1994 alors qu’il était menacé par le moho azul, un champignon particulièrement agressif. Fin connaisseur des semences cubaines, il éclaire d’un jour nouveau leur histoire et leur actualité. Rencontre.

Propos recueillis par Annie Lorenzo

 

L’Amateur de Cigare : Quelle est la variété originelle du tabac cubain ?

Eumelio Espino : La variété originelle est le tabaco negro cubano (tabac noir cubain). D’où vient-elle ? Vraisemblablement d’une plante des Andes boliviennes et péruviennes, aux alentours du lac Titicaca, amenée à Cuba dès les années 3000 avant notre ère par les Indiens arawaks, ancêtres des Taïnos. Acclimatée pendant des siècles au terroir cubain, elle a donné naissance au tabaco negro cubano, celui que trouva Christophe Colomb quand il débarqua à Cuba en 1492. La très longue expérience des aborigènes dans la culture de ce tabac puis celle des Espagnols dès le xvie siècle ont fait la renommée du tabac cubain.

Cette variété originelle existe-t-elle encore aujourd’hui ?

Malheureusement, à la fin du xixe siècle, au moment de la guerre d’Indépendance contre l’Espagne, presque toutes les semences ont été perdues. S’ensuivirent plusieurs années où fut plantée à Cuba une véritable mosaïque de variétés étrangères dont aucune ne réunissait toutes les caractéristiques du tabac noir cubain. Jusqu’à ce que l’on parvienne, en 1918, grâce aux travaux de Hasselbring et Roig qui avaient opéré une sélection très minutieuse, à isoler un type de tabac très semblable au tabaco negro cubano originel.

C’est-à-dire le criollo 

Non, le criollo a été mis au point en 1940. Mais ce fut la première variété à s’imposer sur tout le territoire comme la seule possible et la seule autorisée pour les havanes.

Et le corojo ?

Le corojo a été mis au point pour les capes en 1947, dans une ferme de San Luis. C’était un hybride de criollo et d’une semence de Sumatra, devenu la seule variété utilisée pour la production de capes, sous tapados. Le criollo et le corojo ont servis pendant près d’un demi-siècle pour la fabrication de havanes.

Ce n’est plus le cas ?

Non, car le criollo et le corojo ont disparu définitivement en 1994.

Que s’est-il passé ?

En 1980, nos plantations ont été atteintes par une forme très agressive du moho azul (moisissure bleue), un champignon mortel pour le tabac. Quelque 60 000 hectares, soit 95 % des plantations, ont été détruits. Une catastrophe. Aidés par l’Institut de tabac de Bergerac, en France, nous avons mis au point un fongicide efficace. Parallèlement, pour éviter à tout prix que pareille catastrophe ne se reproduise, nous avons cherché à obtenir, par amélioration génétique, une nouvelle variété résistante au moho azul ainsi qu’à la pataprieta et à la necrosis ambiental, les trois fléaux du tabac. Il fallait aussi que la variété conserve les caractéristiques organoleptiques du tabac noir cubain, à savoir son arôme, sa saveur, sa puissance et sa combustibilité. Ce fut un très long travail au cours duquel nous avons testé 240 variétés.

Ces recherches ont abouti en 1994, soit quatorze ans après

Oui. Et heureusement, car cette même année 1994, le moho azul était devenu résistant au seul fongicide efficace que nous utilisions. Autrement dit, la maladie du tabac était devenue incurable. Les deux variétés que nous venions de mettre au point, le habana 92 et le habana 2000, ont sauvé le havane. Par la suite, et toujours par amélioration génétique, nous avons créé deux autres variétés. Elles ont été appelées « corojo 99 » et « criollo 98 » mais elles n’ont rien à voir avec le criollo et le corojo originels qui, je le répète, ont définitivement disparu en 1994.

Aujourd’hui, les planteurs utilisent du criollo 2010 et du corojo 2012.

Oui, ce sont les dernières variétés de tabac noir cubain mises au point à l’Institut. Les recherches visent à créer des semences résistantes, notamment à la pataprieta qui touche actuellement toutes les terres tabacoles du monde, en particulier le Honduras et le Nicaragua.

Deux fois menacé de disparition, en 1907 et en 1994, le havane n’a donc survécu que grâce à la création de nouvelles variétés de tabac noir cubain. Sa spécificité, ses qualités ne se sont-elles pas perdues en route ?

Non, car c’est tout l’objet du travail de l’Institut : développer de nouvelles variétés qui conservent toutes les caractéristiques du tabaco negro cubano, et notamment son schéma organoleptique. Tout au long de notre travail, nous avons conservé comme progéniteur le criollo, la première de nos variétés. Par ailleurs, nous avons établi une carte et une charte des variétés à utiliser.

C’est-à-dire ?

Les zones de production à Cuba rassemblent environ 25 000 vegas (fermes). Nous attribuons à chaque vega la variété qui lui convient le mieux en fonction de son sol, de son sous-sol et du microclimat. Par exemple, à Remedios, qui produit un tabac plus combustible, on ne plante pas la même variété que dans la Vuelta Abajo, où les feuilles, plus chargées en chlore, se consument moins bien.

Autrement dit, on ne plante plus à Cuba aujourd’hui un tabac destiné spécifiquement à la cape et un autre à la tripe. Encore une idée fausse ?

La même semence et la même plantule conviennent pour la tripe, la cape et la sous-cape. L’important est de planter ce qui convient dans telle ferme compte tenu de son sol, de sa situation géographique, de sa plus ou moins grande exposition aux maladies … La différence, c’est que les feuilles de cape seront élevées sous tapados et les feuilles de tripe à l’air libre. Une autre différence, mais c’est plus technique, réside dans le mode de plantation.

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