Jean de France, comte de Paris « Si la monarchie revenait, ce serait sympa ! »

Le Prince Jean de France, comte de Paris, chef de la maison royale, est le prétendant au trône de France depuis la mort de son père au début de cette année. Si la monarchie était restaurée dans notre pays, il régnerait sous le nom de Jean IV. Un prince amateur de cigares qui se confie en toute (aristocratique) simplicité.

Par Jean-Claude Perrier

C’est une glorieuse matinée du mois de juin. SAR le Prince Jean de France nous reçoit chez lui, au domaine royal de Dreux, où il vit depuis sept ans avec sa famille, son épouse et leurs cinq enfants. Un domaine de 6 hectares qui surplombe la ville et comprend un parc, un château XIXe et surtout la chapelle royale, construite par son ancêtre Louis-Philippe, dernier roi des Français, où reposent depuis tous les Orléans.

Né en 1965, Jean est un prince moderne, qui ne vit pas dans les ors du passé. Il a suivi de solides études, en particulier aux Etats-Unis (un MBA d’administration des affaires, à l’APU de Los Angeles, en 1994), un pays qu’il adore. Il a travaillé dans la banque après avoir accompli ses obligations militaires (il est colonel de cavalerie de réserve, depuis 2015). Il est aujourd’hui président d’honneur de la Fondation Saint-Louis, qui gère le domaine royal de Dreux, entre autres, ainsi qu’exploitant forestier en Thiérache. Il est également très impliqué dans la vie locale, et se réserve le droit d’intervenir dans la vie politique française, lorsque l’occasion s’en présente et qu’il l’estime nécessaire. Il a ainsi récemment pris position sur des sujets de société, et affiché son soutien aux revendications d’origine des « gilets jaunes ».

L’Amateur de Cigare : Merci de nous recevoir chez vous, ici, à Dreux.

Jean de France : Vous vous trouvez là où tout a commencé, en plein dans le monde des druides, dans la forêt des Carnutes (celle où Astérix et Obélix accompagnent Panoramix), qui fut habitée par la tribu des Durocasses, les premiers à se rebeller contre Jules César. C’est le berceau de ma famille, les Capétiens, depuis mille ans. Avant, sous le nom de Robertiens, ils étaient originaires de Saint-Omer, dans le Nord. Le domaine royal est attesté depuis 1023 (ou 1026 selon les sources). Il mesure six hectares, comprend les restes d’une forteresse des xie-xiie siècles, avec son chemin de ronde, un château du xixe siècle, la chapelle royale, et accueille 20 000 visiteurs par an. Il est géré par la Fondation Saint-Louis, dont je suis président d’honneur, avec un budget de 5 millions d’euros par an. La Fondation possède aussi le château de Bourbon-l’Archambault et celui d’Amboise – où, en mai dernier, j’ai accueilli le président de la République et son homologue italien pour un sommet bilatéral, un geste de « réconciliation » avec la République.

Dreux, c’est une France miniature, avec des quartiers difficiles, mais aussi une ville très verte et très dynamique. J’entretiens les meilleurs rapports avec la municipalité, le département et la région, qui organisent régulièrement des événements au domaine. On me demande aussi souvent de jouer le guide pour des visites de la chapelle, notamment pour les élèves des écoles de la ville. Lorsque je le peux, je le fais volontiers. C’est important, pour les jeunes générations, d’avoir la nation en partage, de prendre conscience de notre patrimoine et de veiller à sa transmission. C’est pour cela que j’ai créé une association, Gens de France.

L’ADC : Vous occuper du domaine royal de Dreux, c’est désormais votre métier ?

L’un de mes métiers. L’autre, c’est gérant forestier. J’ai hérité de ma grand-mère paternelle, Isabelle d’Orléans-Bragance, un domaine de 1 000 + 1 500 hectares (???) en Thiérache, à la frontière belge, que nous exploitons en mode pro silva. Moi, je m’occupe de la gestion. La forêt est plantée essentiellement de chênes, d’épicéas, mais aussi de sycomores. On y organise des chasses au gros (des sangliers) et des chasses au chevreuil à l’approche.

L’ADC : « Chasse, nature et tradition », en quelque sorte ?

Je ne pourrais plus vivre, aujourd’hui, sans contact avec la nature. C’est très important, en particulier pour mes enfants, passionnés par les animaux. J’en ai cinq, dont l’aîné, Gaston, neuf ans, est le futur comte de Paris. Ici, on a même un poulailler, avec des poules chinoises, des blanches du Nord qui donnent des œufs blanc-vert sans cholestérol, un coq français et une oie, Joséphine. Les poules, c’est moi qui les nourris, elles me connaissent. Certaines sont nées dans notre salon, en couveuse ! Et je ramasse les œufs chaque jour. Tout à l’heure, si vous voulez, on se fera une omelette.

Mais j’aime aussi le vin, le cigare, le football américain (je suis président d’honneur du club des Monarchs), les films d’action, le sport : je suis colonel de réserve dans la cavalerie des chasseurs alpins et nous faisons souvent des exercices de montagne.

L’ADC : C’est un monde très masculin.

En effet. Où le cigare a toute sa place. Je fume régulièrement, pas le matin ni le soir, mais plutôt l’après-midi, après déjeuner, quand je peux, avec un café turc, un vieux cognac, une absinthe ou une chartreuse. Mais ce que je préfère, c’est un verre de vin rouge ou un calvados. Je suis un amateur éclectique, qui aime découvrir des cigares nouveaux. Un moment, je fumais des Navarre, par patriotisme, et aussi en souvenir de mon ancêtre Henri IV. Mais ils ont disparu. J’ai une boîte à cigares en argent, en fait une ancienne boîte à cigarettes, où je conserve mes vitoles, que j’achète un peu partout, dans des sachets en plastique avec un humidificateur. C’est aux États-Unis que j’ai pris cette « mauvaise habitude » du cigare. J’y suis parti en 1987 pour faire mon MBA et le père de la famille où je vivais fumait le cigare. J’ai trouvé ça très cool !

J’évolue dans mes goûts. Je fume plutôt des petits modules trapus, Siglo VI de Cohiba ou Macanudo à cape sombre. J’ai aussi essayé Trinidad, parce que c’était le cigare que Castro offrait à ses hôtes de marque. Et puis il y a évidemment le Hoyo du Prince, chez Hoyo de Monterrey ! J’aime bien le nom…, mais il est un peu trop épicé pour moi. Je garde un carnet où je note tous les cigares que je teste, avec B pour « bon » et M pour « mauvais ». Le cigare, ce peut être l’amitié, un moment de partage. Mais je fume aussi tout seul, en regardant un bon film d’action. Quand j’ai le moral dans les chaussettes, que j’ai reçu un courrier administratif un peu compliqué, que j’ai eu une semaine stressante, j’aime regarder un bon Belmondo, comme Flic ou voyou, l’indémodable Flic de Beverly Hills ou encore Mad Dog Day, une comédie déjantée.

L’ADC : Vous êtes loin de l’image que l’on se fait traditionnellement des princes.

Vous savez, mon père était militaire. On a beaucoup bougé quand j’étais enfant. On a habité à Annemasse, en Corse, etc. Après, quand j’étais étudiant, j’ai roulé ma bosse. Je suis parti un mois aux États-Unis avec 75 dollars en poche. À vingt-deux ans, j’ai bourlingué au Tadjikistan, en Arctique et ailleurs. Avec les autres princes non régnants d’Europe, nous nous connaissons tous et nous nous retrouvons régulièrement de façon informelle, soit à la chasse, soit pour des occasions familiales. Il y a une nouvelle génération, moderne.

L’ADC : Si vous n’aviez pas été prince, qu’auriez-vous aimé faire ?

J’aurais aimé être un talentueux pianiste, comme Arthur Rubinstein. Espion, aussi, ça m’aurait bien plu. Ou explorateur.

L’ADC : Si nous regardions un peu votre arbre généalogique…

Volontiers ! Ma famille descend en droite ligne de Philippe d’Orléans, dit Monsieur, frère de Louis XIV. Donc des Capétiens et de Saint Louis. Je suis né Jean d’Orléans. À vingt-deux ans, mon grand-père Henri, alors comte de Paris, m’a donné le titre de duc de Vendôme, qui avait été porté par Henri IV et Louis XVIII. À la mort de mon père, en janvier de cette année, je suis devenu comte de Paris, titre qu’ont porté les premiers Capétiens et tous les chefs de la maison royale de France depuis Louis-Philippe.

L’ADC : Mais n’y a-t-il pas un autre prétendant, un Espagnol, descendant de Louis XIV, qui revendique le trône de France ?

Si, Luis de Borbón, qui est à la tête de la Fondation Franco. Mais il n’a plus aucun lien avec notre pays.

L’ADC : Quelle est, selon vous, l’image de la monarchie en France ?

Plutôt bonne. Notre pays a le cœur monarchique et la raison républicaine ! Un roi, une figure plus permanente qu’un président, donnerait au pays ses grandes orientations, sur le long terme. Il incarnerait et représenterait la nation, serait soucieux de l’intérêt général, n’aurait pas de carrière à mener.

L’ADC : Mais n’a-t-on pas déjà un monarque à l’Élysée ?

C’est vrai, mais pour cinq ou dix ans seulement !

L’ADC : Quels sont vos liens avec la République ?

Mon grand-père a toujours essayé d’être proche des structures du pouvoir, notamment au moment du retour au pouvoir du général de Gaulle, avec qui il a dialogué jusqu’en 1965. Mon père moins. 

L’ADC : Et vous, jouez-vous un rôle politique ?

Oui, mais en coulisses. Ça me convient bien. Je compte reprendre un tour de France pour aller à la rencontre de nos compatriotes. Il y a beaucoup de travail à faire dans notre pays. Si la monarchie revenait, ce serait sympa !

L’ADC : Vous croyez vraiment à une restauration de la monarchie en France ?

Pour l’instant, non. Mais dans quelques générations…

 

L’ADC : Existe-t-il encore des partis royalistes ?

Oui, trois, qui représentent environ 0,06 % des électeurs : l’Alliance royale, la Nouvelle Action royaliste, plutôt de gauche, et l’Action française, plutôt de droite. Ils militent pour le rétablissement de la monarchie, mais ils sont très peu et on ne les entend guère, sauf sur Internet. Nous avons des contacts, mais je ne soutiens aucun candidat, et je ne souhaite pas être l’homme d’un parti. Mon projet, c’est de défendre l’intérêt général.

 

L’ADC : Vous avez récemment pris position sur des questions sociétales, notamment sur l’avortement, le mariage pour tous ou la PMA, avec un retentissement certain.

En effet. Un prince sans principes, c’est difficile. Sinon, on devient président de la République ou Premier ministre ! J’ai des positions parfois un peu anachroniques, mais j’assume, ça fait partie de mon rôle. Et j’exprime une philosophie que l’on n’a pas l’habitude de voir s’exprimer. Je suis un chrétien plutôt engagé, je suis opposé à l’avortement, au mariage gay, à la PMA. Si l’on s’intéresse à l’humanité, il faut respecter la vie, du début à la fin, mais avec beaucoup de compréhension. Il faut que le monde évolue.

 

L’ADC : Estimez-vous votre position facile ?

Non. Je suis un peu le derrière entre deux chaises. J’ai des principes, mais la réalité est parfois très complexe. Je préfère vivre dans le vrai monde, ça me laisse une certaine liberté pour dire ce que je crois juste. J’aime mon pays et le contact avec les Français. Les pôles d’attraction, aujourd’hui, ce sont les mégalopoles, mais ça reste assez factice. Quand, il y a sept ans, j’ai quitté Paris pour m’installer ici, je me suis retrouvé dans un univers à la croisée de toutes les fractures, notamment sociales. C’est pour cela que j’ai compris les « gilets jaunes », et que je partageais leurs inquiétudes premières. La campagne, la nature, c’est devenu mon monde. Ici, je suis heureux.

 

L’ADC : Votre grand-père Henri avait, en son temps, défrayé la chronique, menant une vie sentimentale tapageuse et dilapidant le patrimoine qu’il avait reçu en héritage. N’a-t-il pas un peu terni l’idée que les Français se font de la monarchie ?

Ce qui est fondamental, pour moi, c’est la famille, l’équilibre entre la vie personnelle, la vie familiale et la vie professionnelle ou publique. Les frasques de mon grand-père sont maintenant derrière nous. Et la Fondation Saint-Louis essaye de récupérer certains objets de notre patrimoine, comme, récemment, le collier de l’ordre du Saint-Esprit. Créé en 1578 par Henri III, c’est l’ordre le plus prestigieux de la monarchie française, et donc tout un symbole.

Pour en savoir plus : Jean de France, Un prince français, entretiens avec Fabrice Madouas, Pygmalion, 2009.

 

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