Les cigares du graffeur Kongo

Artiste graffeur et amateur éclectique, Cyril Phan, alias Kongo, recouvre les murs de ses fresques depuis la fin des années 1980. Sa dernière œuvre, une cave produite à 50 exemplaires et renfermant 100 cigares à son image…

Par Dominique Couvreur

Photo : Capucine Bailly

Dans les années 1970, Song Phan, Vietnamien étudiant en droit à Toulouse, emmène sa femme française et leur bébé à Saïgon où il a trouvé un poste. Cyril, le bébé, a un an. La guerre rôde autour de la ville, prise par les armées du Nord et le Viet-Cong en 1975.

Cyril a six ans. Son père, professeur d’université, est envoyé casser des cailloux pour se « rééduquer ». Chantal, sa mère, relativement protégée par son poste à l’ambassade de France, réussit à l’exfiltrer en l’inscrivant sur le passeport d’un couple de Yougoslaves regagnant la France. Comme Moïse dans son berceau de roseaux sur le Nil, Cyril vogue vers Paris puis la province, jusque chez ses grands-parents maternels. Il y découvre une autre guerre, celle des cours de récré…

Cyril a maintenant treize ans. Sa mère l’emmène à Brazzaville. « J’ai retrouvé des sensations de mon enfance, l’humidité de l’air, les mêmes odeurs, les mêmes fruits… Ce sera aussi mon premier pétard, la découverte de mon goût pour le mysticisme, les légendes, les fétiches. » Et pour le dessin : « Solitaire, j’ai toujours dessiné. »

«A l’époque, un copain, parti à New York, est revenu avec des disques de hip-hop, des photos de graffitis et de murs peints. J’étais plutôt punk, j’écoutais les Sex Pistols, Gogol Ier, Starshooter… J’ai aimé le côté ghetto, ces métèques avec des noms de guerre, les pseudos, les couleurs fortes, la taille des murs peints, le taf en bande… » Il rentre en France « piquousé par cette énergie ».

Cyril a seize ans et se met au boulot méthodiquement : « Un : changer de blaze, ce sera désormais Kongo. Deux : voler des bombes. Trois : graffer un premier mur, à Château-Thierry.

Du MAC à Marx

Étape suivante : passer du solo au crew (l’équipe, la bande, le gang) avec deux cousins. Ce sera MAC 89 (« Mort aux cons 89 »). Vaste programme, comme disait le Général. Kongo et sa bande développent leur business « dans le monde de la débrouille » : rideaux de fer des commerçants, pochettes de disques, fringues, vitrines en échange de bombes aérosol (le MAC en demande toujours un peu plus que ce qui est strictement nécessaire pour chaque intervention, illustrant spontanément la phase marxienne d’accumulation primitive du capital). Quand il se polira, le MAC lâchera la grappe aux cons mais gardera l’acronyme en en transformant le sens en « Mural Art Création ».

Sans connaître personne, les Frenchies vont bientôt débarquer à New York. Direction le Bronx pour checker les légendes des graffeurs : Bio, Sonic 002, Tkid… Résultat : un mur commun de 50 mètres sur 8 retraçant l’histoire de l’écriture depuis Lascaux, « le premier trait humain sur un mur ».

Puis Kongo affirme son style : lettrage imbriqué, magma de lettres qui semblent bouger, flotter, se gonfler. Depuis, il organise des festivals, vagabonde de l’Europe à la Chine, « pour ingurgiter le monde, les gens, leurs cultures », avec ses potes ou tout seul, logeant chez l’habitant au hasard des rencontres et des bonnes fortunes.

À Hong Kong, après un échange improbable de numéros de téléphone sur des sous-bocks, l’inconnu le rappellera : c’est le responsable local d’Hermès qui lui confie la déco de sa boutique puis lui propose de dessiner un carré : « J’ai imaginé que ma peinture aller bouger, voler, au cou des plus belles femmes sur les allées cavalières… » D’autres commandes sont venues : pour Daum, il crée 150 « bombes » en cristal, pour La Cornue, six pianos modèle Château 150…

Passé de la rue au luxe ? Plutôt de la rue à l’atelier, à de nouvelles expériences, « à denouvelles surfaces ». « Avec le carré, j’ai découvert la soie et, surtout, l’objet iconique. Avec Daum, j’ai découvert les métiers du feu. J’ai aimé mettre ma peinture sur des surfaces différentes, et surtout là où on ne m’attend pas, comme sur une montre tourbillon de Richard Mille. J’ai voulu rendre hommage à des savoir-faire, comme celui des fondeurs (un tag de bronze réalisé chez Landowski). » Kongo rêve désormais du verre, s’imaginant à Murano pour couvrir les pampilles d’un lustre de ses lettrages, ou de porcelaine pour faire des jarres à cigares…

Liga wild et rabito en tête

« Mon premier cigare, offert par un copain, était un Churchills de Montecristo, dégusté avec un vieux rhum à la Guadeloupe. J’ai aimé le moment, le goût que cela laissait longtemps dans la bouche. J’ai laissé tomber clope et herbe, commencé à acheter beaucoup de cubains en duty free pendant mes voyages. Mes cigares sont disséminés dans les caves de mes cinq maisons à travers le monde : les cubains à Bali et à La Haye, d’autres terroirs à Paris (actuellement des Don Tomás et des CAO). J’en fume un par jour, à des moments différents. À Bali, après le taf. À Paris, pendant. Je veux surtout m’emparer totalement du cigare. J’ai commencé à peindre cinquante grandes caves et rencontré les meilleurs producteurs d’Amérique centrale pour élaborer des mélanges à mon goût. Ce que je veux doit me ressembler, sombre, un peu sauvage, mais esthétique. » Cape sombre et sous-cape ne couvrent pas le pied pour une finition wild montrant la liga, mais la tête s’offre la coquetterie d’un rabito, une queue de cochon. « Il y aura, vendues à Hong Kong, cinquante caves remplies de vingt exemplaires de cinq modules griffés El Kongo. »

L’artiste garde cependant ses secrets de fabrication et se ferme lorsqu’on l’interroge sur la provenance de ses tabacs : « Je ne tiens pas à communiquer sur mes fournisseurs, cette expérience est un concept artistique. On n’a jamais demandé à Duchamp d’où provenait son urinoir ou à Jeff Koons où il produisait ses sculptures. » Dont acte…

Au fond de l’atelier de Bagnolet, une toile fascine. Elle enroule dans le sens contraire des aiguilles d’une montre des lettres de plus en plus grosses qui semblent nous sauter au visage et envahir toute la pièce. On pourrait imaginer une figuration du big bang. Le peintre la décrypte en pointant les lettres et les mots : « Le cigare est le complément indispensable de toute vie oisive et élégante… » Kongo, alias Cyril Phan, joue le Champollion pour traduire Aurore Dudevant, alias George Sand.

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