Mauricio Guttiérrez Upmann, l’héritier oublié

Tous les héritiers de la célèbre marque d’origine allemande n’ont pas disparu. Nous avons retrouvé à La Havane un représentant de la sixième génération, avec qui nous avons refait l’histoire de cette dynastie cigarière.

Par Thierry Dussard

Photo : Luc Monnet

Quoi de plus paradoxal pour un entrepreneur que de naître le jour de la fête du travail ? Hermann Dietrich Upmann est pourtant né le 1er mai 1816, à Brême. Le port hanséatique d’où il s’embarque, à vingt-trois ans, pour Cuba a toujours été tourné vers le grand large. Rejoint à La Havane par son jeune frère August quelques années plus tard, il fonde une marque de cigares à son nom, H. Upmann. L’île des Caraïbes est alors encore une colonie espagnole, et c’est donc le capitaine général de la Couronne qui enregistre en 1844 la Real Fábrica de tabacos cubanos H. Upmann. « Royale », parce que H. Upmann est Proveedor de Su Majestad Alfonso XIII, autrement dit fournisseur officiel du roi d’Espagne. Le H peut faire référence à Herman, mais également à hermanos, « frères » en espagnol.

Parmi la cinquantaine de marques de havanes qui existent à l’époque, H. Upmann se hisse rapidement parmi les cinq premières, et récolte même de nombreuses médailles aux expositions internationales de Paris en 1855, Londres en 1862 et Moscou en 1872. Les deux frères emménagent bientôt dans des bureaux plus importants, Avenida Carlos III, et créent une banque, au coin des rues Mercaderes et Amargura, dans la Vieille Havane.

Les années fastes

À la mort d’Hermann, en 1894, c’est un des fils d’August, Heinrich, que l’on appellera vite Henrique, qui hérite de l’affaire. Un autre neveu dirige la filiale américaine à New York, et un troisième s’est installé à Brême pour fournir le marché européen. Leur florissante affaire franchit la barre des 25 millions de cigares exportés en 1907, avec plus de 200 références. La troisième génération vient de prendre les commandes lorsque la guerre de 1914 éclate. Pourtant, tandis que les soirées au Yacht Club de Miramar rivalisent avec le bal Watteau, Social, le Vanity Fair cubain, caricature un Upmann bedonnant en nœud pap et canotier, cigare aux lèvres, avec en arrière-plan un aigle noir allemand qui tient dans ses serres un havane et un sac de dollars. Le conflit finit par reléguer les Allemands de souche sur une liste noire de suspects, ce dont ils ne se relèveront pas. La famille est assignée à résidence dans son petit palais des rues 17 et K, dans le quartier du Vedado, et la crise des années 1920 l’obligera à passer la main.

C’est dans ce même quartier résidentiel du Vedado, au croisement des avenues J et 17, que nous avons retrouvé Mauricio Guttiérez Upmann. L’héritier de la sixième génération Upmann ne fume pas, et à trente-cinq ans, il est plus connu comme percussionniste au festival de la Salsa que pour son ascendance prestigieuse. « Ma mère, Hortensia, est professeur de piano, et Miguel, mon père, jouait du hautbois, raconte-t-il d’une voix douce au premier étage d’une maison ombragée, entre deux tambours et un ventilateur vrombissant. J’ai bien essayé le piano, puis la trompette, mais je préfère les percussions que j’ai étudiées à l’Instituto superior de arte. »

La banqueroute

Après la faillite de la banque, la fabrique de cigares est vendue en 1924 à l’importateur britannique J. Frankau, puis revendue en 1935 aux frères Menéndez y García, qui viennent alors de lancer la marque Montecristo. Après-guerre voit la famille se perdre dans les méandres du régime de Batista puis de la révolution castriste. « À tel point qu’en 1994, pour le 150e anniversaire de la manufacture, les autorités ont déclaré qu’il n’existait plus aucun survivant de la famille Upmann, se souvient Mauricio. Mon grand-père Germán était très réservé, mais il s’est tout de même plaint ; on lui a alors offert six verres gravés H. Upmann. »

Germán, surnommé Cuco, est resté dans les annales familiales pour ses exploits au Vedado Tennis Club, mais aujourd’hui la chronique officielle aurait plutôt tendance à mettre en avant Gustavo Machín, un cousin lointain de Mauricio. Guerrillero du maquis de l’Escambray aux côtés d’Ernesto Guevara, puis vice-ministre, il est mort dans une embuscade en Bolivie en août 1967, deux mois avant le Che. Mauricio reste discret sur le sujet – il n’avait que trois ans à l’époque –, mais la photo du Comandante Gustavo figure en bonne place dans le livre qui retrace l’histoire de sa lignée[1].

Une nouvelle partition

Mauricio préfère parler de musique, et de ses débuts lorsque, pendant une répétition, un ami lui lance un jour : « Oye, tu vas a tocar hoy conmigo en la Zorra » (« Eh ! tu vas jouer ce soir avec moi à la Renarde », le toujours fameux cabaret de La Havane, La Zorra y el Cuervo). Il passera ainsi de l’Orchestre symphonique national à plusieurs groupes de jazz, dont Habana Sax, avant de constituer sa propre formation : Havana de Primera. « Je joue souvent à Hambourg, ou à Berlin, et je passe deux fois par an à Paris ; c’est sûr, je gagne mieux ma vie comme musicien qu’un autre Cubain », reconnaît-il avec simplicité, sans nous dire qu’il est par ailleurs devenu professeur de percussions au conservatoire Amadeo Roldán, l’une des plus prestigieuses écoles de musique de l’île.

Le virus de la musique afro-cubaine n’a pas touché que Mauricio dans la famille : sa jeune sœur Mariela Suárez Upmann, pianiste et violoniste, qui vit à Dallas, au Texas, dirige un groupe baptisé Havana NRG ! (New Rhythm Generation), auquel il se joint de temps à autre. Comme si les Upmann avaient choisi de se faire entendre à leur façon. Les tombes de marbre blanc du cimetière de Colón qui portent les noms de leurs ancêtres témoignent à leur manière du renom de ce patronyme, dont l’utilisation commerciale appartient désormais à l’État cubain. Mais Mauricio Guttiérez Upmann n’a pas dit son dernier mot : « J’ai deux passeports, l’un cubain et l’autre allemand, confie-t-il soudain, je suis bon pour les affaires, et j’apprends l’allemand. Qui sait si un jour, je ne me lancerai pas dans le cigare ? »

[1] Raúl Martell Álvarez, Fumando en La Habana, Ediciones Cubanas, 2016.

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