C’est l’une des plus grandes et des plus belles collections de cigares du monde : 6 000 vitoles, 1 500 objets, plus de 5 000 livres et documents historiques, plusieurs dizaines de milliers de bagues et de vistas. Elle appartient à un Italien fortuné qui y a consacré quinze ans de sa vie.

Par Camille Sifer

Cinquante ans d’histoire d’amour avec le cigare

Paolo Jucker (suisse pour le nom du père mais surtout et avant tout milanais) aime le cigare depuis un demi-siècle. L’histoire d’amour a commencé quand il avait une quinzaine d’années avec les Palmas Reales, de Partagas, aujourd’hui disparus. C’étaient des lonsdales faits à la machine et vendus dans des tubes de plastique transparent. “J’en ai fumé des wagons, dit-il en souriant. Ils étaient certainement médiocres mais ils ont été ma gourmandise pendant des années et je continue à aimer ce format.”

De Mai 1968 à La Havane

Héritier d’une riche famille d’industriels, lui-même oisif, fortuné et cultivé, il a composé sa vie durant entre de confortables privilèges de naissance et une attirance intellectuelle revendiquée pour les théories marxistes. “J’étais à Paris en 1968, je faisais des études de philosophie et je fumais mes Palmas Reales pendant les manifs. Je n’avais pas le sentiment de donner une image de bourgeois nanti, mais plutôt celle d’un guérillero cubain !”

Cuba a été son grand amour. Les femmes, la révolution, les cigares… Il a même tenté d’acclimater son autre grand amour, Wagner, à l’île des barbudos en finançant les représentations du Vaisseau fantôme au théâtre national de La Havane en 2013.

Une vitole d’exception par jour

À presque soixante-dix ans aujourd’hui, Paolo Jucker est plus exigeant sur les cigares. Cuba toujours, les femmes toujours, mais les Lanceros de Cohiba  – “Quand ils sont bons” – ou les Série du Connaisseur de Partagas – “J’en ai encore” – ont remplacé les Palmas. Il ne fume plus désormais qu’une seule vitole par jour. Et pas n’importe comment ni n’importe quand : “Après le dîner, lorsque je rentre vers deux heures du matin chez moi, j’allume mon havane. Je le déguste lentement, très lentement. Il me mène jusqu’au petit matin, l’heure d’aller me coucher.”

Après expertise

Paolo Jucker a commencé sa collection par hasard. En 2002, lors de l’un de ses multiples voyages à Cuba, il a acheté un étui ancien sur l’étal d’un des brocanteurs de la Plaza de Armas, dans le cœur historique de La Havane. Ce simple achat fit aussitôt de lui un collectionneur presque compulsif de tout ce qui concerne le cigare. Quinze ans plus tard, sa collection unique au monde, expertisée par Arnaud Thomasson (lui-même un passionné), se partage en quatre domaines :

les cigares proprement dits, soit 6 000 havanes qui vont des années 1850 à nos jours. La pièce la plus rare en est le plus vieux cigare du monde : un Londres, présenté dans la capitale britannique lors de la première exposition universelle, en 1851 ;


1 500 objets divers : caves, étuis, coupe-cigares, présentoirs, presses, etc. Les plus vieux datent de 1870, telle cette cave Cabañas y Carbajal en carton laqué peint à la main, portant les armoiries royales d’Espagne. Arnaud Thomasson parle avec une certaine émotion de ce qu’il considère comme la pièce maîtresse de la collection : une cave rarissime, unique, créée en 1894 à l’occasion du cinquantième anniversaire de H. Upmann : “C’est une pièce historique d’exception. Elle est en argent massif et bois laqué, magnifiquement sculptée. Elle n’a pas de prix, disons entre 30 000 et 50 000 euros.” Rayon caves, on peut aussi citer celle de Fulgencio Batista, le gouverneur de Cuba renversé par Castro en 1959, ou le coffret personnel de Camillo Cienfuegos, célèbre guérillero qui mourut accidentellement en octobre 1959. Paolo Jucker est pour sa part assez content de son présentoir à cigares en faïence datant de 1810. Haut de plus d’un mètre, c’est l’unique témoin des premiers meubles de ce genre à équiper les bureaux de tabac en France ;

– les livres et documents constituent le troisième volet de la collection Jucker : quelque 900 ouvrages dont les premiers datent de la fin du xvie siècle et des milliers de documents historiques, manuscrits, revues ou actes notariés concernant l’histoire du cigare, comme cet exemplaire du Décret général sur le tabac de 1817 signé par le roi Ferdinand VII d’Espagne, qui permit la création des manufactures de cigares à Cuba ;

enfin, les bagues et vistas, soit 50 000 images, souvent rarissimes, soigneusement regroupées dans quelque deux cents gigantesques albums amoureusement conservés par un ami de Paolo Jucker dans une maison près du lac de Côme. Elles sont mieux là que dans l’immense sous-sol milanais où sont rassemblées, conservées et soigneusement gardées toutes les autres pièces de cette collection unique au monde.

Paolo est désormais préoccupé par le destin de celle-ci. Il a le sentiment d’avoir fait le tour des acquisitions possibles, s’est même un peu lassé de la recherche. Qui va prendre la suite ? Son fils unique n’en a ni le goût ni l’envie. Vendre ? Peut-être… “Si vous avez 1,2 million, elle est à vous…”

 http://collectionpaolojucker.com/

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