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Cuba libéralise son agriculture : qu’est-ce que ça change pour le havane ?

Par La rédaction,
le 24 juin 2026

Trois mesures du paquet de réformes adopté le 19 juin concernent directement la filière tabac. Nous les avons soumises à deux économistes cubains. 

 

176 mesures économiques, rien de moins ! Le paquet de réformes adopté le 19 juin dernier par l’Assemblée nationale cubaine est présenté par le régime lui-même comme le tournant le plus significatif depuis les lineamientos de Raúl Castro en 2011. Parmi elles, trois retiennent directement l’attention de la filière tabac : les mesures 56, 57 et 58.

Usufruit et importation de pétrole

La mesure 58 autorise l’octroi du droit réel d’usufruit sur des terres agricoles à des personnes morales privées — entreprises, sociétés mixtes — pour une durée indéterminée et selon un projet présenté. La production de tabac est explicitement mentionnée avec l’objectif affiché d’ « encourager la production agricole ». 

Les mesures 56 et 57 permettent aux acteurs économiques d’importer directement du combustible et des équipements d’énergie renouvelable, avec des incitations fiscales pour ceux qui investissent dans des sources d’énergie alternatives.

La vraie nouveauté juridique

Dans la Vuelta Abajo, région qui concentre au moins les deux tiers de la production du tabac destiné aux havanes d’exportation, la grande majorité des terres tabacoles appartiennent déjà à des petits propriétaires privés dont les familles cultivent les mêmes vegas depuis des générations. Ce régime de propriété privée individuelle n’est pas touché par ces réformes.

Ce qui change, c’est autre chose. Depuis la création, en 2021, des MiPymes – les micro, petites et moyennes entreprises privées –, le secteur privé cubain pouvait investir dans le commerce, les services ou la fabrication. Mais aucun régime juridique ne lui permettait d’accéder à la terre. L’économiste Daniel Torralbas, spécialiste des réformes économiques cubaines, résume : « Pour la première fois, les entreprises privées cubaines vont pouvoir être usufruitières de terres. C’est le grand changement » de ces mesures adoptées le 19 juin. 

Et avec l’annonce parallèle de la création possible de grandes entreprises privées, la porte s’ouvre en théorie à des acteurs agricoles d’un type nouveau, y compris dans la filière tabac. 

L’énergie, enjeu immédiat

Pour les vegueros déjà en place, l’impact des mesures 56 et 57 sera sans doute plus immédiat. La saison 2025-2026 s’est achevée avec 11 426 ha plantés dans la province de Pinar del Río — en hausse par rapport aux 10 500 ha de la campagne précédente, mais loin de l’objectif initial de 14 000 ha, en raison notamment des conséquences de la crise énergétique. La moitié des surfaces tabacoles de la province sont en effet irriguées par des systèmes électrifiés, directement affectés par le déficit de production nationale.

Tabacuba avait anticipé le problème en lançant un programme de transition vers le photovoltaïque — 213 systèmes installés lors de la campagne précédente, 832 en cours d’installation, 2 000 commandés pour la campagne 2026-2027 (voir L’Amateur, n° 177). Les mesures 56 et 57 s’inscrivent dans ce mouvement en permettant aux acteurs économiques d’importer directement ces équipements sans passer par l’État. Omar Everleny Perez, économiste cubain membre du cercle consultatif de la présidence, y voit une cohérence bienvenue : « Les entreprises tabacaleras peuvent désormais importer directement leurs carburants et leurs panneaux solaires. C’est une mise à niveau de l’environnement dans lequel elles opèrent. »

Le plafond de verre : Tabacuba garde la main

Les deux économistes s’accordent sur une limite structurelle : le monopole de Tabacuba reste intact. 

Les réformes du 19 juin modifient l’étage agricole de la filière – qui peut cultiver, sur quelles terres, avec quelle énergie –, mais elles ne touchent pas à l’étage supérieur : Tabacuba reste l’acheteur unique de toute la production de tabac cubain, et Habanos S.A. conserve le monopole de la commercialisation et de l’exportation. Une MiPyme privée pourra demain obtenir des terres en usufruit pour cultiver du tabac ; elle devra toujours vendre sa récolte à Tabacuba, aux conditions fixées par l’État.

C’est précisément ce que Daniel Torralbas identifie comme l’obstacle structurel central à toute reprise agricole : « Le monopole d’achat est l’un des facteurs qui freinent la production et entretiennent le marché noir. Il faut une politique de commercialisation décentralisée, libre, qui serve d’incitation au producteur privé. » Ces réformes n’y répondent pas.

Des réformes dans l’agriculture, pas une réforme de l’agriculture

L’économiste ajoute : « Nous ne sommes pas face à une réforme de l’agriculture cubaine, mais face à des réformes dans l’agriculture cubaine » — au pluriel. « Ce sont des mesures positives, mais il faut les regarder avec prudence. Ce sont pour l’instant des annonces. Le plus important, c’est ce qui vient ensuite, c’est-à-dire la mise en œuvre. »

 

Laurent Mimouni
Photo : © Luc Monnet