
ANALYSE – Les sanctions de l’UE contre Chen Zhi arrivent après la bataille
En sanctionnant l’homme d’affaires sino-cambodgien neuf mois après les Etats-Unis, l’Union européenne n’a plus aucun effet à espérer sur le sort de Chen Zhi mais risque de compliquer celui des distributeurs Habanos.
Le 30 juillet 2026, l’Union européenne a, à son tour, inscrit Chen Zhi et Prince Holding Group sur sa liste de sanctions pour violation des droits humains – plus de neuf mois après les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Une décision qui, vue de Bruxelles, ressemble à un alignement vertueux sur ses alliés américains et britanniques. Mais vue du monde du cigare, elle constitue une bombe lâchée sur des entreprises qui n’ont rien demandé.
Chen Zhi est en prison en Chine depuis janvier 2026 ; formellement inculpé par la justice chinoise depuis 10 jours, il risque la peine de mort, a-t-on appris il y a une dizaine de jours. Le restructurateur Interpath Advisory contrôle Tabacalera SL — co-propriétaire d’Habanos S.A. via Allied Cigar Corporation — depuis février 2026. Et même si les procédures judiciaires aux Iles Vierges Britannique, à New York et à Hong Kong s’annoncent longues, la dissociation de Chen Zhi du capital d’Habanos est en cours. En d’autres termes : Chen Zhi est hors d’état de nuire, son réseau d’arnaques à grande échelle est démantelé, et il n’est plus en mesure d’influer sur le cours des décisions chez Habanos ou ses filiales. Bref, les sanctions de l’UE arrivent après la bataille.
Mais le timing ne doit peut être rien au hasard ou aux lenteurs de la bureaucratie européenne. Selon le South China Morning Post, Donald Trump a personnellement soulevé la question des organisations criminelles transnationales liées aux scam centers d’Asie du Sud-Est auprès de Xi Jinping. L’UE a donc sans doute suivi le mouvement — non par conviction propre, mais par alignement transatlantique.
Victimes collatérales
Le problème, c’est que les premières victimes collatérales de ce suivisme ne sont pas des criminels. Ce sont des distributeurs de havanes. Laguito 1492 en Belgique, Fifth Avenue Trading en Allemagne, et d’autres : ces entreprises avaient déjà subi depuis octobre 2025 des fermetures de comptes bancaires au titre de ce que les spécialistes appellent le « de-risking ». Ce de-risking était jusqu’ici une précaution — souvent excessive et sans fondement légal contraignant. Sans parler d’Elite Trading (ex-Habanos Nordic), l’importateur dans les pays du Nord de l’Europe, empêtré dans des démêlés avec la justice suédoise avant même que l’affaire Chen Zhi n’éclate au grand jour. Désormais, toute banque ou entreprise européenne qui maintient une relation commerciale avec une entité liée à l’homme d’affaires sino-cambodgien viole le droit européen. Le de-risking devient une obligation légale.
Or, à ce jour, Chen Zhi est toujours actionnaire de Tabacalera qui détient 50 % d’Habanos tandis que ce dernier détient des participations dans ses distributeurs exclusifs partout en Europe. La chaîne est claire — et les juristes des banques européennes ne vont pas s’embarrasser de nuances. On a vu, avec Hunters & Frankau, le sort réservé à un importateur opérant dans un pays où Chen Zhi était formellement sous sanctions. Il a fallu plus de six mois pour que le distributeur britannique obtienne une licence lui permettant de travailler à nouveau à peu près normalement.
Au fond, la question est simple : quel bénéfice des sanctions prises aujourd’hui apportent-elles dans la lutte contre Chen Zhi, emprisonné et en passe d’être dépossédé de ses actifs ? Aucun. En revanche, le coût de ces sanctions pour des entreprises européennes légitimes opérant dans la distribution de produits cubains — et qui attendent depuis dix mois que la dissociation de Chen Zhi soit finalisée — risque d’être bien réel.
Laurent Mimouni
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